• Vincent Filteau

Fin de combat : Brady vs Rodgers

La finale de la NFC offrira la meilleure confrontation de quart-arrière depuis le dernier duel entre Tom Brady et Peyton Manning en janvier 2016. Les implications historiques du match de dimanche sont encore plus grandes : Aaron Rodgers doit prouver qu’il n’est pas uniquement un quart-arrière de saison régulière – à 43 ans, Tom Brady pourrait participer à son 10e Super Bowl en 20 ans, sans Bill Belichick, et ajouter possiblement une 7e bague à sa collection. Difficile de déterminer pour qui l’issue de cette rencontre est la plus décisive. L'œil de l'Histoire lorgne plutôt du côté d’Aaron Rodgers. Celui qui s’est autoproclamé «le meilleur passeur de tous les temps» récemment ne fait plus partie des projets à long terme des Packers – en 13 ans de carrière, il n’a participé qu’à un seul Super Bowl. Cependant, une victoire contre les Buccaneers pourraient changer bien des choses. Son adversaire est la preuve vivante qu’un quart-arrière bien conservé peut encore jouer au plus haut niveau passé 40 ans, lui qui a remporté trois championnats entre l’âge de 37 et 41 ans.


Cela dit, Aaron Rodgers n’est pas Tom Brady. Ils ne sont pas faits du même moule d’humilité et d’abnégation. Au fil des années, nombre d’anciens coéquipiers ont témoigné du fait que Rodgers jouait pour lui-même, avec la volonté de prouver au reste du monde qu’il est le meilleur quart-arrière de la NFL, malgré sa fiche peu convaincante en éliminatoires. Sa plus récente entrevue au Pat McCaffey Show est une démonstration parfaite de l’égoïsme désormais bien documenté du quart-arrière des Packers. Il y énumère tous les titres de MVP qui lui ont injustement échappés : la performance mémorable d’Adrian Peterson, en 2012, lors du dernier match de la saison, le fait que les jurys lui aient préféré Matt Ryan en 2016, alors qu’il a terminé la saison avec le plus grand nombre de passes touchés, etc.


Avec le temps et les passé-tout-près, Aaron Rodgers est devenu maître dans la recherche d’excuses et le déni du réel face et ses échecs répétés en éliminatoires. C’est à se demander si les défaites l’affectent véritablement, comme si la possibilité de se consoler avec l’idée de posséder la plus belle tight spiral de l’histoire suffisait à faire de lui une légende de la NFL. Évidemment, le talent d’Aaron Rodgers ne se réduit pas à cela. Il est capable de réaliser des passes que seul lui peut faire, d’envoyer le ballon dans un espace si restreint qu’un attrapé relève pratiquement du miracle mathématique – comme cette passe à Davante Adams contre les Eagles cette saison, en couverture double contre Darius Slay et Avonte Maddox. Même Tom Brady et Patrick Mahomes auraient été incapables de compléter cette passe.


Or, l’art du quart-arrière dépasse largement les faits saillants de Sports Center et les passes miraculeuses. Les highlights, comme on les appelle, sont des objets périssables. Seules les grandes performances en éliminatoires et les championnats sont à l’épreuve du temps et des remises en question qui font les frais des talk-shows sportifs. Aaron Rodgers a beau faire comme s’il était au-dessus du vacarme des émissions comme Undisputed ou First Take, sa façon de tordre les faits pour se consacrer lui-même comme le meilleur quart-arrière de tous les temps affirme tout le contraire. Malgré sa fausse désinvolture, Rodgers sait que le match d’aujourd’hui face à Tom Brady est le plus important de sa carrière, que sa légende s’écrira selon l’issue de ce match. Dans le cas d’une victoire : Aaron Rodgers surmonte enfin ses démons intérieurs et prouve qu’il mérite d’être comparé à Peyton Manning et John Elway au titre du troisième meilleur quart-arrière de tous les temps – après une défaite : à l’instar de Dan Marino, Aaron Rodgers ne serait-il qu’un quart-arrière de saison régulière?


Aaron Rodgers est à court d’excuses. Des quatre quart-arrières qui s’affronteront dans ces finales de conférence, il est celui qui a le plus à perdre, en termes de réputation et pour la suite de sa carrière. Il n’a pas le droit à l’erreur. Si on extrapole un peu, de ces quatre quart-arrières, il est le seul qui pourrait se retrouver avec une autre organisation en 2021, suite à une défaite de son équipe. Les Packers ont déjà placé leurs pions pour l’après-Rodgers, tout comme ils l’avaient fait avec Brett Favre. Cette organisation cherche la stabilité avant tout – et le succès prolongé. Brian Gutekunst, le directeur-général, sait que dix bonnes années de Jordan Love est un meilleur pari sur le long terme que trois excellentes saisons d’Aaron Rodgers. Or, une victoire contre Tom Brady – et possiblement une conquête du Super Bowl – pourrait convaincre les Packers de prolonger outre-mesure le séjour de Rodgers avec l’équipe.


Cela dit, le meilleur argument pour ne pas retarder la transition Rodgers-Love se trouve chez les Buccaneers – ou plutôt à Foxborough dans le Massachussets, où le fantôme de Tom Brady pèse de tout son poids sur les esprits accablés de Bill Belichick et la famille Kraft. Laisser partir un Brady de 43 ans ne représente pas la plus grande erreur des Patriots. C’est l’absence de successeur qui pose gravement problème. Aujourd'hui, Belichick se retrouve devant rien, ou plutôt son téléviseur qui diffusera la finale de la NFC, avec le visage de son ancien quart-arrière comme enluminure de la journée - et celui de son patron en tête.


Chose certaine : les Packers ne veulent pas perdre la face comme les Patriots quand le mandat de Rodgers à Green Bay sera révolu. C'est ainsi que se déploie l’enjeu de la rencontre dans sa pleine mesure pour Tom Brady, lui qui n’a plus rien à prouver en éliminatoires. L’adversaire de Brady n’est pas véritablement Aaron Rodgers, mais plutôt Bill Belichick et sa décision de le laisser partir. Toutefois, Brady est bien conscient de la dimension historique de ce duel contre Rodgers : accéder au Super Bowl en triomphant du prochain MVP ne ferait que consolider son statut du plus grand quart-arrière de tous les temps. Une défaite n’affecterait pas sa valeur dans la postérité de la NFL. Il est tout le contraire de Rodgers à ce chapitre – et c’est la raison pour laquelle le quart-arrière des Packers doit remporter ce match.


Pour Brady, la conjuration est ailleurs, l’affrontement se dispute à un autre niveau. Il s’agit d’une confrontation dans la nuit de l’Histoire, entre la plus grande légende de la NFL et son ancien coach. Une victoire contre les Packers – et Aaron Rodgers, de surcroît – signifierait que Brady peut surmonter tous les écueils sur son chemin : un très mauvais entraîneur-chef en la personne de Bruce Arians, son rival de division (avec qui il se disputait le record du plus grand nombre de passes de touché depuis quelques années) en Drew Brees, et l’adversaire le plus coriace de sa conférence en Aaron Rodgers.


Un seul obstacle, encore plus redoutable, pourrait se dresser devant lui : Patrick Mahomes et la machine de guerre des Chiefs. Dans l’éventualité où les Buccaneers affronteraient Kansas City, Tom Brady, à 43 ans, se retrouverait devant le plus grand défi de toute sa carrière : faire tomber Drew Brees, Aaron Rodgers et Patrick Mahomes, par-dessus le marché. Difficile d’écrire un meilleur scénario pour clore le récit légendaire de la carrière de Tom Brady. Devant ce fait d’arme, les historiens du football éprouveraient beaucoup de mal à ne pas lui accorder une importance plus grande que celle de Bill Belichick dans les succès de la dynastie des Patriots.


Pour Aaron Rodgers, battre Brady en finale de la NFC et Mahomes, ensuite, au Super Bowl représenterait le plus grand exorcisme de ses échecs et ses défaites du passé. Ce serait aussi une façon d’avoir le dessus, une fois pour toutes, sur Brett Favre. Aux dires de Rodgers lui-même, la «guérison n’est pas terminée». Il n’accepte toujours pas le traitement que lui a réservé Favre lors de son arrivée avec les Packers en 2005. L’enjeu de cette rencontre est énorme pour Rodgers. Dans l’histoire de la NFL, aucun match n’a été aussi lourd de conséquences pour un quart-arrière, hormis le Super Bowl 51 pour Tom Brady.


À bien y penser, les deux quarts-arrière de la NFC disputent un programme double en simultané. Aaron Rodgers affronte l’Histoire – la sienne, Brady et les autres légendes de Canton.




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