• Vincent Filteau

Hommage à Julian Edelman


Les Patriots tiraient de l’arrière par une possession contre les Ravens de Baltimore en ronde de division, le temps jouait contre eux. De plus, Ils n’ont jamais obtenu l’avance depuis le début de la rencontre. Joe Flacco, comme toujours, n’est pas intimidé par la foule hostile du Gillette Stadium. Les Pats sont encore dans le coup, mais ils ne peuvent se permettre de laisser des points sur le terrain – ni de laisser les Ravens creuser l’écart de 14 points. 4 minutes 28 secondes à faire au troisième quart. Tom Brady s’agite à la ligne de mêlée. Quelque chose se prépare. Il reçoit le ballon et le remet presque aussitôt à Julian Edelman par une passe latérale vers la gauche. Pendant ce temps, Danny Amendola contourne le demi de coin Rashan Melvin et se dirige en ligne droite vers la zone des buts. Edelman se prépare à lancer le ballon de toutes ses forces. Le voilà, il quitte la main droite d’Edelman, une spirale digne de Dan Marino. Pendant quelques secondes, les partisans du Gillette Stadium sentent le temps s’épaissir, tout comme leurs poumons, lourds comme une amphore pleine de liquide. La passe est parfaite, le ballon tombe entre les mains de Dany Amendola. Il court, sans entrave, jusqu’à la zone des buts : touché Patriots. La marque est égale : 21-21. Le vent de la Nouvelle-Angleterre vient de tourner en la faveur de son équipe. Ils remporteront le Super Bowl cette année-là.

Ce jeu mythique résume à lui seul ce qu’a représenté Julian Edelman pour les Patriots et leurs partisans durant ses douze saisons passées à Foxborough. «Que faites-vous quand les choses tournent mal dans la vie, quand vous êtes au pied du mur? Vous vous tournez vers ceux sur qui vous pouvez compter», s’écriait l’analyste radio des Pats, Scott Zolak, après la réussite du jeu truqué. Que ce soit pour Tom Brady, Bill Belichick ou n’importe qui dans le vestiaire de l’équipe, Julian Edelman était l’homme sur qui l’on pouvait compter. Quand il n’y avait plus d’espoir au Super Bowl 51 contre les Falcons d’Atlanta, Edelman répétait inlassablement, à la manière d’une prière juive : «il faut croire, c’est tout ce que nous pouvons faire, croire. Ce sera une histoire comme aucune autre». Comme à son habitude, il est passé de la parole aux actes. Avec 2 minutes 28 secondes à faire au quatrième quart, les Patriots sont à leur ligne de 36. Ils tirent de l’arrière par 8 points. S’ils ne marquent pas sur cette séquence, la victoire est vraisemblablement hors de portée.

Les Pats sont en formation shotgun, Brady reçoit le ballon, il laisse brièvement le jeu se déployer devant lui. Il envoie le ballon dans le corridor central, communément appelé la slot dans le jargon du football - le lieu de prédilection de Julian Edelman. C’est une mauvaise passe, le ballon passe tout près d’être intercepté par Robert Alford. Il rebondit plutôt sur l’extrémité des doigts du demi de coin des Falcons. Le ballon semble être tombé par terre, mais Edelman le tient férocement contre lui. Keanu Neal et Alford lui sautent dessus et tentent d’arracher le ballon de ses mains. Les arbitres accourent vers la mêlée et font signe qu’il s’agit d’un attrapé. Immédiatement, le jeu est envoyé en révision. Encore une fois, le temps s’alourdit. Cette fois, c’est grâce à la reprise vidéo. Nous regardons tout le ballon chuter vers le sol au ralenti, c’est interminable. Des millions de personnes voient la même chose : les deux mains de Julian Edelman saisissant le ballon à la fraction de seconde nécessaire, à quelques centimètres avant que celui-ci touche le sol.Pour plusieurs d’entre nous, à cette époque où le pouvoir surnaturel des choses est presque inexistant, cet attrapé s'apparente à un véritable miracle, du moins à ce qui s'en rapproche le plus.Quelques minutes plus tard, les Patriots iront égaler la marque (28-28) avec un touché et une autre conversion de deux points, avant de réaliser la plus grande remontée de l’histoire du football américain.

La carrière de Julian Edelman est à l’image de cette remontée plus qu’improbable. Nous connaissons tous sa trajectoire : un choix de 7e ronde en 2009, quart-arrière de l’Université Kent, repêché seulement parce que Bill Belichick souhaite le convertir en retourneur de botté. En termes clairs, l’avenir d’Edelman n’était pas prometteur. Il était appelé à jouer un rôle limité, celui de protéger Wes Welker d’une blessure grave en lui épargnant les collisions des retours de dégagement ou des bottés d’envoi. Si les choses se passent bien, il pourrait même capter des passes, comme receveur de soutien. Personne n’aurait pu prévoir que, douze ans plus tard, Julian Edelman terminerait sa carrière avec les meilleures statistiques en éliminatoires dans l’histoire de la NFL, après celles de Jerry Rice. Il est la preuve vivante que le football américain obéit à une seule loi : la loi de l’effort. Cela dit, nous ne reverrons probablement un joueur comme lui de sitôt. Il suffit de se remémorer la façon dont il s’est relevé du plaqué de Kam Chancellor au Super Bowl 49 – l’un des plus durs que j’ai vus dans ma vie – pour comprendre la nature de cette volonté foncièrement indestructible qui habitait Julian Edelman. Il n’est jamais vraiment tombé, il a perdu pied pour mieux se relever et poursuivre son avancée sur le terrain.

Peut-être même davantage que Tom Brady, Julian Edelman est l’incarnation même de la Patriot Way : dévotion, sacrifice, honneur, résilience, ténacité, détermination - tous ces mots font immédiatement penser à Julian Edelman quand on aime réellement cette équipe. Pour les partisans des Pats, du moins ceux de ma génération, il est aussi associé aux plus belles années de nos vies : la vingtaine et les premiers pas dans l’âge mûr, quand on réalise que le football est d’abord et avant tout un enseignement spirituel sur la volonté. Cette période de l’existence est un entre-deux de la maturité. Quand nous étions enfants, les garçons québécois admirions Mario Lemieux pour ses exploits sur la glace. En vieillissant, nous l’aimons pour les obstacles qu’il a surmontés pour devenir un homme, un vrai. Bien qu’il n’ait pas traversé une épreuve comme la maladie d’Hodgkin, Julian Edelman est de cette race héroïque qui recherche la force de l’adversité, celle avec laquelle il pouvait ralentir le cours du temps. Tout comme la dynastie des Patriots, il ne reviendra plus, ni ces années où nous nous sommes sentis si vivants, témoins de la grâce et du génie de toute une organisation. C'était la Nouvelle-Angleterre contre le reste du monde - et peu de joueurs ont emblématisé ce combat comme Julian Edelman.


Nous ne le verrons plus courir d’un bout à l’autre du Gillette Stadium avant les matchs. Ce rituel de motivation était l’une de ces choses qui nous faisait croire que cette équipe n’était pas comme les autres. Elle ne l’était pas. Il ne nous reste presque plus rien de ces années, sinon des souvenirs (tous ces dimanches avec mon père, aujourd'hui décédé) et une gratitude infinie pour ceux qui nous les ont offerts. Nul ne sait ce que l’avenir réserve à cette équipe, mais nous savons ce qu’elle a été. Les valeurs qu’elle incarnait sont devenues les nôtres. Fais ce que tu dois, cette célèbre injonction de Bill Belichick nous aura appris le sens du devoir – et personne ne l’a appliqué mieux que Julian Edelman.

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