• Vincent Filteau

La catastrophe Carson Wentz : uniquement le problème des Eagles?


Personne ne souhaiterait se retrouver dans les souliers du directeur-général des Eagles de Philadelphie, Howie Roseman, en ce moment. En date du 8 décembre, tel que rapporté par Adam Schefter d’ESPN, Carson Wentz, l’homme à 60M$ en 2020, n’est plus le quart-arrière partant des Eagles. L’entraineur-chef Doug Pederson, après un acte de foi à l’endroit de Wentz la semaine dernière, se tourne désormais vers le choix de deuxième ronde des Eagles cette année, Jalen Hurts, pour diriger l’équipe au poste de quart-arrière.





Évidemment, cette décision est lourde de conséquences, surtout au plan financier, si elle s’avère définitive. À l’heure actuelle, bien malin celui qui pourrait affirmer que les Eagles ont trouvé une solution à long terme au poste de quart-arrière avec leur recrue. Depuis ses années dans les rangs collégiaux, tant avec le Crimson Tide de l’Alabama que les Hoosiers d’Oklahoma, des doutes légitimes persistent quant à ses qualités de passeur, et la possibilité réelle de devenir un quart-arrière partant dans la NFL. Toutes sortes de théories ont circulé depuis le dernier repêchage concernant l’usage de Hurts par les Eagles (un joueur-gadget à la Taysom Hill, une police d’assurance compte tenu de l’historique de blessures de Wentz, une monnaie d’échange) , alors que peu d’observateurs le voyaient comme un successeur crédible à Carson Wentz.


Mais que se passe-t-il au juste avec Carson Wentz? Comment les Eagles en sont-ils arrivés là? En 2017, nous étions en présence du candidat numéro 1 au titre de MVP, avant de subir une déchirure complète du ligament croisé-antérieur face aux Rams de Los Angeles. Si personne ne s’attendait à ce que Carson Wentz conserve le même rythme de production à son retour la saison suivante, en grande partie car celle-ci était foncièrement insoutenable à long terme, la plupart des observateurs s’attendaient à ce que Wentz devienne un top-1o QB de la NFL, possiblement top-5. Au final, les ennuis de santé se sont accumulés et Wentz s’est retrouvé au rancart plus souvent qu’à son tour. Quand Wentz s’est retrouvé sur le terrain, il a été décevant, tant dans ses prises de décision que la qualité de ses passes.


Les chercheurs d’excuses de Philadelphie et des médias sportifs nationaux ont trouvé plusieurs raisons pour justifier la pauvreté du rendement du quart-arrière des Eagles : la qualité de ses receveurs de passe, les blessures successives de Zach Ertz, le manque d’investissement sérieux envers la position de receveur de passe de la part d’Howie Roseman au cours des derniers repêchages. Si Wentz s’est considérablement repris au début de la saison 2019 avec le retour de DeSean Jackson à Philadelphie, il a rapidement connu des ennuis quand sa cible préférée s’est retrouvée sur la liste des blessés, où il se trouve encore pour une durée inconnue cette saison même. Malgré cela, certains de ses détracteurs se demande : «Pourquoi Wentz est-il incapable de surmonter ce manque de profondeur au poste de receveur de passe? Pourquoi n’arrive-t-il pas à rendre ses coéquipiers meilleurs? Pourquoi les Eagles n’ont-ils pas choisi le quart-arrière qui leur a offert le premier Super Bowl de leur longue histoire?»


Il ne sera certainement pas question ici de reconduire le sempiternel débat «Wentz vs Foles», à la manière du «Price vs Halak» au Québec, mais bien de prendre la mesure du bourbier dans lequel se sont enfoncés les Eagles de Philadelphie. Avec le recul, cette décision s’avère encore la bonne. À l’époque, Wentz n’avait que 25 ans et n’importe quel directeur-général avisé aurait choisi leur jeune quart-arrière d’avenir au lieu du vétéran serviable. Cela dit, les Eagles sont à nouveau confrontés à un dilemme concernant leur avenir à la position de quart-arrière, en l’occurrence celui de Carson Wentz avec l’équipe. Que doivent-ils faire à ce stade-ci avec cette situation de plus en plus gênante? Quelle voie semble la meilleure pour trouver de la stabilité et de l’excellence à long terme au poste de quart-arrière? Lui donner une énième chance? Confier le rôle de partant à Jalen Hurts, comme vient de le faire Pederson, et ne plus regarder derrière? Pour les Eagles, mettre fin au chapitre Carson Wentz dès la prochaine saison morte les plongera dans les rets de cauchemars qui terroriseraient les meilleures actuaires en Amérique. Bien franchement, il s’agit à peine d’une image superlative.


Remontons, toutefois, un peu la chronologie contractuelle de Carson Wentz. En juillet 2019, il paraphait une extension de contrat d’une durée de 4 ans (valeur totale de 109.9 M$). Jusque-là, tout va bien. Or, si les Eagles décidait de poursuivre sans Wentz à partir de 2021, le contrat de ce dernier mobiliserait 59.2 M$ sur la masse salariale de l’équipe, en raison des montants garantis dans l’entente. Peu importe le que prendra la suite des choses, le destin de Carson Wentz avec les Eagles est indissociable des performances de Jalen Hurts d’ici la fin de la campagne 2020, tout comme celui de Doug Pederson, d'ailleurs.


Si Jalen Hurts déclasse Wentz de manière convaincante, Howie Roseman devra trouver un partenaire de transaction, dans laquelle son rapport de force sera pratiquement nulle, puisque la valeur de s’affranchir du contrat de Wentz sera, de loin, supérieure au retour obtenu. Cette situation est un véritable Catch-22 pour les Eagles : peu importe la voie empruntée, ils ne peuvent sortir vainqueurs de cette histoire, qui représente assurément le pire échec de gestion dans l’histoire récente de la NFL. Et si l'expérience Jalen Hurts avorte, les Eagles devront non seulement couper les ponts avec Wentz, mais avec leur entraîneur-chef Doug Pederson ensuite, lui qui a misé quitte ou double (et son poste) en forçant maintenant les Eagles à dépenser 32M$ annuellement pour un quart-arrière réserviste.


Pour ce qui est de Wentz, le seul espoir pour les Eagles réside dans l’existence d’une organisation suffisamment désespérée de trouver son quart-arrière de franchise, au point de s’harnacher au contrat de Carson Wentz. Cody Benjamin de CBS Sports s’est prêter à l’exercice de désigner quelques destinations possibles pour Wentz dès 2021 – et les Patriots figuraient parmi celles-ci. La raison principale stipulée : l’admiration reconnue de Bill Belichick pour les habiletés athlétiques de Wentz et la puissance de son bras. Bien qu’en théorie cette réunion soit réaliste, d'un simple point de vue football, elle ne l’est pas du tout d’un aspect financier. En disciple acharné des méthodes d’évaluation de la valeur intrinsèque des actifs de Warren Buffet, Belichick sait qu’acquérir Wentz représenterait un faux-pas de sa part, particulièrement en plein processus de reconstruction.



Après toutes ces considérations, il serait très surprenant de voir les Eagles amorcer la campagne 2021 avec un autre quart-arrière partant que Carson Wentz ou Jalen Hurts. Cette situation de créatrice est révélatrice du problème de la surenchère de la valeur contractuelle des quarts-arrières partants de la NFL, depuis la signature du contrat de Jimmy Garoppolo en 2017, alors que celui-ci n’avait disputé que 8 matchs, avant de devenir l’homme le mieux payé de sa profession. Par exemple, les Rams de Los Angeles peuvent de considérer de la progression de Jared Goff. Ces derniers auraient pu se retrouver dans une situation similaire à celle des Eagles en lui offrant un contrat d’une valeur totale de 134 M$ (32M$/année) en septembre 2019, par effet de vague suite à l’entente conclue par Wentz quelques mois plus tôt.


Pour le moment, Carson Wentz représente un casse-tête uniquement pour les Eagles, mais l’inflation continuelle associée à la négociation de contrats des quarts-arrière partants de la NFL risque de causer des crises similaires ailleurs. À commencer par Dallas, où les Cowboys devront prendre une décision avec Dak Prescott, en convalescence de la même blessure subie par Wentz en 2017. Ne soyons donc pas surpris si Jerry Jones, lui qui épie les faits et gestes de ses rivaux de division, repêche un quart-arrière en 2021, puisque l'avenir à cette position est tout aussi incertain à Arlington, TX qu'à Philadelphie.