• Vincent Filteau

Le contrat de Dak Prescott : l'échec ultime de Jerry Jones

Le dossier le plus discuté de la saison morte de la NFL est réglé : Dak Prescott demeure à Dallas pour les 4 prochaines années. Il ne s’agit pas vraiment d’un vote de confiance à l’endroit de Dak Prescott, puisqu’il aura 31 ans lors de sa prochaine négociation de contrat. Les Cowboys jouent de prudence, mais si Prescott devient un quart-arrière top-5 de la ligue d’ici la fin de son contrat, il pourrait demander un contrat encore plus onéreux. Le marché des quarts-arrière dictera une inflation abrupte des salaires et tout sera à recommencer. Les Cowboys ont emprunté du temps, ils n'ont pas acheté la paix.


Jerry Jones n’a jamais voulu offrir un contrat à long terme à Dak Prescott sans que ce dernier accepte de laisser de l’argent sur la table de négociation. Pour Prescott, cette option était tout simplement inadmissible et cela depuis le début des pourparlers. L’argument de négociation de Jerry Jones est le même depuis 30 ans : jouer pour les Cowboys de Dallas procure des revenus périphériques et des opportunités qu’aucune autre organisation ne peut offrir aux agents libres qu’elles convoitent. Comme Jones n’est pas l’homme des remises en question, il s’attendait à ce que son quart-arrière plie l’échine et accepte un accord favorable aux Cowboys. Prescott n’a jamais eu l’intention de céder et il a gagné son pari.


Les Cowboys ne se sont jamais préparés à cette éventualité. Leur gestion de la position de quart-arrière les a forcés à tout mettre en œuvre pour que Dak Prescott ne se retrouve pas sur le marché des joueurs autonomes. Il n’y avait aucune alternative de qualité au cas où les discussions avec Todd France, l’agent de Prescott, achoppaient pour de bon. Bien sûr, les Cowboys auraient pu quitter la table et se tourner vers une option beaucoup moins coûteuse, que ce soit avec Jameis Winston ou Andy Dalton, par exemple. Ils seraient revenus au même point l’an prochain, sans quart-arrière de franchise à leur disposition. Le clan de Dak Prescott était bien au fait de l’impasse dans laquelle se trouvaient les Cowboys. Toute leur stratégie de négociation reposait sur la meilleure façon d’en tirer profit : attendre que Jerry Jones cède. Le manque de perspective des Cowboys est la raison pour laquelle ils doivent maintenant verser l’un des contrats les plus lucratifs de l’histoire de la NFL à un quart-arrière se remettant de la pire blessure que peut subir un joueur de la NFL.


Le contrat de Dak Prescott (4 ans/160 M$ - 40 M/saison$) est non seulement celui d’un quart-arrière de franchise, il indique que son titulaire appartient à l’élite suprême de la NFL. Est-ce vraiment le cas? La réponse est toute sauf définitive. Si on ne fait que regarder la colonne des statistiques de Prescott, sans tenir compte de ce qui s’est passé sur le terrain depuis 4 ans, le marché donne relativement raison aux Cowboys d’avoir accordé ce contrat à leur quart-arrière. En 2016 (8.6), 2019 (8.2) et 2020 (8.4), Prescott présente l’un des meilleurs dossiers de la NFL à l’une des statistiques les plus importantes pour estimer la valeur d’un quart-arrière : le nombre de verge par tentative de passe. Elle est le signe d’un quart-arrière qui garde presque toujours son attaque en mouvement. Si on regarde avec les chiffres de Patrick Mahomes pour cette statistique depuis son arrivée dans la NFL –2018 (8.8), 2019 (8.3), 2020 (8.1) –, ils sont comparables à ceux de Prescott – hormis pour la saison 2018 qui fut en quelque sorte une anomalie pour Mahomes. Il a pris la ligue par surprise et la petite régression sa moyenne de verges depuis témoigne des ajustements faits par les coordonnateurs défensifs pour freiner ses passes explosives.


Toutefois, il y a des limites à ce que peuvent dire les statistiques. Elles ne racontent pas l’histoire entière d’un joueur, surtout celles de Prescott, qui n’a remporté qu’une seule victoire en éliminatoires au cours de sa carrière. Il est facile de justifier les échecs des Cowboys en éliminatoires par les déboires de leur défensive en 2016 (22e rang). Or, en 2018, avec l’arrivée de Leighton Vander Esch, les Cowboys possédaient l’une des meilleures brigades de la ligue (10e rang) à ce chapitre. Après une défaite de 30-22 contre les Rams en ronde de division en janvier 2019, Dak Prescott avait reçu une part importante du blâme pour avoir été incapable de garder les Cowboys dans le match. N’eut-été d’un mouchoir pour interférence contre Aquib Talib, avec 2:43 restantes au quatrième quart, Dak Prescott n’aurait jamais eu la chance de réduire l’avance des Rams à une position d’écart. Depuis, les Cowboys n’ont pas participé aux éliminatoires et Jerry Jones semble tenir Prescott en partie responsable de cet écueil. Ce sentiment du trop-peu-trop-tard suscité par la défaite contre les Rams semble avoir laissé une trace importante dans l’esprit de Jones, qui a attendu jusqu’à la dernière minute pour s’entendre à long terme avec son quart-arrière, quand il n'avait plus d'autre choix, sinon que couper les ponts avec lui.


Il est difficile de s’imaginer un Jerry Jones se réjouissant de l’issue de cette négociation. La ligue entière sait qu’il sort grand perdant de ce processus, comme ce fut le cas avec Tony Romo et Ezekiel Elliott précédemment. Pour des raisons qui échappent à l’entendement, Jerry Jones semble incapable d’éviter les culs-de-sac quand il est question des contrats constituant les fondations de sa franchise. Il suffit de se remémorer la tournure de la négociation du premier contrat d’Emitt Smith en 1993 pour s’en convaincre. Après un début de saison désastreux où l’attaque des Cowboys fut réduite à l’inertie par l’absence de Smith, Jerry Jones s’est vu obligé de plier au boycott de son porteur de ballon. N’importe qui avait pu prévoir un tel résultat, parce que Jones a foncé tête première dans un combat perdu d’avance par une absence totale de rapport de force en sa faveur. Tout comme avec Dak Prescott, Jones ne disposait d’aucune solution de rechange. Emmit Smith et Prescott n’avaient qu’à bien joueur leurs cartes en laissant Jerry Jones perdre sa course contre la montre.


Jerry Jones est obsédé par le passé. Il souhaite reproduire la dynastie des années 1990. Il a tenté de le faire pendant 10 avec Tony Romo (de 2006 à 2016), en ne tirant jamais les leçons de ses échecs : il est impossible de changer le passé, encore moins de le reproduire. Dans les chimères de Jerry Jones, Dak Prescott (40M$/an) est son Troy Aikman, Ezekiel Elliott (13.7M$/an) est son Emitt Smith, Amari Cooper (22M$/an) est son Michael Irvin, sa ligne offensive était, jusqu’à tout récemment, le Grand Mur de Dallas des années 2020, et DeMarcus Lawrence (25M$) est son Charles Haley. Depuis trois ans, Jerry Jones dilapide le budget de l’organisation en surpayant des joueurs aux positions les plus importantes d’une équipe de football. De plus, les Cowboys excèdent la limite du plafond salarial de 4.68M$, alors que leur tertiaire accuse d’un manque cruel de talent. Pour le moment, ils n’ont pas les moyens de régler ce problème. Dak Prescott se remet d’une blessure terrible et il aura besoin de temps pour retrouver la pleine mesure de ses habiletés. Pensons à la saison 2009 de Tom Brady ou celle de Deshaun Watson en 2018. Ils furent méconnaissables pendant plusieurs semaines, voire des mois. Il faut s'attendre à un scénario de cet ordre pour Dak Prescott en 2021.


Les Cowboys pourraient fort probablement connaître une saison aussi décevante que l’an dernier. Cela dit, ils pourraient, encore une fois, profiter du fait qu’ils évoluent dans la pire division de la NFL, participer aux éliminatoires, mais peuvent-ils espérer davantage? Les partisans des Cowboys attendent d’accéder à la finale de la NFC depuis 25 ans et Dak Prescott n’a pu leur apporter ce bonheur. Pourtant, Jerry Jones a décidé d’en faire son homme pour les quatre prochaines saisons et il n'a que lui-même à blâmer si rien ne change. C’est l’Histoire qui se répète sous le mode le plus grotesque à Dallas : un multimilliardaire croit pouvoir reproduire la gloire du passé avec sa fortune et il se frappe à un mur, le plus implacable qui soit, le réel.


Quelques semaines après avoir reçu son manteau doré de Pro Football Hall of Fame en 2018, Jerry Jones a avoué qu’il échangerait cet honneur contre un Super Bowl. Bien qu’il s’agisse d’une image, celle-ci trahit le fond de la pensée de Jones. Elle nous dit que cet homme est prêt à payer le plus haut prix qui soit pour obtenir ce qu’il veut le plus au monde : un dernier Super Bowl, celui qui prouverait qu’il n’a pas besoin du génie de Jimmy Johnson. C’est la justice de la vie : même les plus riches ne peuvent acheter l'objet de leur plus grand désir. Les années de Jerry Jones s’épuisent, l'étau du temps se resserre contre lui pour réaliser son rêve – et cet échec de négociation fait tourner le moulinet encore plus rapidement.