• Vincent Filteau

Le contrat de Fernado Tatis Jr. : quelques considérations


Il y a deux ans, à quelques jours de l’ouverture du camp d’entraînement, Manny Machado prenait le monde du baseball par surprise en paraphant un contrat de 10 ans avec les Padres de San Diego.


Tout au long de la saison morte, les Yankees de New York s’apparentaient à l’équipe qui mettrait la main sur le joueur d’avant-champ. Les Yanks venaient de subir une défaite plus qu’humiliante contre les Red Sox de Boston en séries éliminatoires et ils étaient férocement à la recherche d’un joueur offensif pouvant les rendre invincibles au plan de la puissance. Machado avait déclaré publiquement qu’il rêvait de jouer pour les Yankees depuis son enfance. Le mariage semblait inévitable.


Machado a finalement choisi les Padres, pour des raisons inusitées à l’époque. AJ Preller a réussi à convaincre Dan Lozano (l’agent de Machado) que les Padres seraient bientôt une puissance dans la Nationale, tant au monticule qu’au bâton, que le système de filiales était sous le point de porter ses fruits – que Manny Machado serait la vedette incontestée de cette machine de guerre. En vérité, le meilleur prospect des Padres avait le potentiel de détrôner Machado, dès ses premières saisons dans les majeurs. Tout le monde le savait dans cette organisation. À preuve, Fernado Tatis Jr., à 22 ans seulement, vient de signer une entente de 14 ans d’une valeur totale de 340 M$ (24.3M$/saison).


On ne reviendra pas sur les transactions réalisées par les Padres durant l’entre-saison pour gonfler à bloc leur rotation de partants. Toutefois, il faut dire qu’AJ Preller a tenu sa promesse faite à Manny Machado : les Padres sont en voie de devenir une puissance de la Nationale, capable de chauffer leurs rivaux de division, les Dodgers, déjà favoris pour remporter une autre Série Mondiale. Cela dit, les Padres ne sont pas loin, ils leur manquent un morceau en attaque pouvant faire pencher la balance de leur côté. Le contrat de Tatis Jr., aussi lucratif soit-il, leur offrira une certaine marge de manœuvre. À 24 M$ par an, celui qui deviendra prochainement le meilleur joueur de baseball au monde, représentera une aubaine pour les Padres.


Tatis Jr. attirera aussi des agents libres à San Diego. L’argent qu’il a laissé sur la table pourrait avoir un «effet Tom Brady» sur les joueurs convoitant les Padres. Si le meilleur joueur au monde ne gagne que 24 M$ annuellement, il serait difficile de convaincre un vétéran d’en exiger davantage. Évidemment, tout cela est hypothétique – et le baseball obéit à ses propres règles. Il faudrait que les Padres soient en passe de devenir une dynastie pour que des agents libres acceptent de sacrifier de l’argent pour remporter des championnats. Historiquement, le phénomène n’a pas été observée dans le baseball majeur des 30 dernières années. Comme on le sait, de manière générale, le baseball est très réticent au changement. L’association des joueurs n'y échappe pas : c'est encore l’appât du gain qui influence le plus les décisions des agents libres en 2021.


De plus, la taxe de luxe est une menace sérieuse et les Padres ont échangé plusieurs prospects de qualités pour se donner une rotation de prétendants à la Série Mondiale. Choisir des vétérans au détriment de jeunes joueurs avec des contrats d’entrée apporte son lot de contraintes salariales. Les Padres espèrent qu’ils participeront à la Série Mondiale d’ici deux ans, que la progression de Fernado Tatis Jr. prenne la forme d’une colline abrupte et qu’ils puissent ajouter un voltigeur de puissance dans leur alignement entre-temps. Ils doivent garder de l’argent pour ajouter cette pièce manquante. Trent Grisham est encore jeune, il produit des contacts de qualité au bâton, il se rend sur les sentiers avec régularité, mais il peine à frapper pour plus de .250. Les nerds des Ivy League ont beau dévaloriser la moyenne au bâton, elle est encore un indicateur essentiel pour des joueurs comme Trent Grisham qui doivent lever leur jeu d’un cran. Autrement, les Padres devront lui trouver un remplaçant pour concurrencer sérieusement les Dodgers à l’attaque.


Malgré ces bémols, les Padres – et leurs partisans – ont toutes les bonnes raisons du monde de se réjouir du contrat que vient de signer Fernando Tatis Jr. avec leur équipe. Il s’agit possiblement du meilleur contrat signé depuis le début du 21e siècle dans le baseball majeur. AJ Preller a choisi le moment parfait pour s’entendre avec le joueur pressenti par plusieurs pour dépasser le contrat de Mike Trout. Tatis Jr. est un prodige. Il n’a pas disputé une seule saison complète avec les Padres, mais en combinant ses statistiques de 2019 et 2020, voici sa fiche après 143 matchs disputés :


- .301 de moyenne au bâton, 168 coups sûrs, 24 doubles, 8 triples, 39 coups de circuits, 98 points produits, .937 OPS, 27 buts volés et une WAR de 7.0.


On parle ici de statistiques dignes d’un MVP. La discipline au bâton de Tatis Jr. est phénoménale pour un joueur de 22 ans et que dire de sa maturité en défensive. Les aptitudes défensives sont, en fait, l’élément le plus négligé dans l’évaluation de Tatis Jr. Elles font aussi de lui le joueur le plus complet des majeurs, avec Mike Trout et Mookie Betts. Il appartient déjà à cette catégorie des Five-Tools Players et tout indique que sa progression est loin d’être terminée. Cette affirmation risque de faire sourciller les afficionados de Juan Soto, mais quand on regarde les choses plus en profondeur, force est d’admettre que son jeu défensif au champ centre gagne à s’améliorer. Il ne fait aucun doute que Soto se mesure admirablement à Tatis Jr d’un point de vue offensif. En vérité, c’est assez difficile de donner l’avantage à l’un deux.


Avec Fernado Tatis Jr., la MLB trouve son ambassadeur parfait : sa tignasse blonde et son aura de superstar de la NBA plaisent aux plus jeunes, les nerds sont en pâmoison devant sa puissance offensive et les partisans old-school ont le souffle coupé par ses prouesses à l’arrêt-court.


Nous vivons malheureusement dans un monde où les joueurs complets n’obtiennent plus toute la reconnaissance qu’ils méritent. Les joueurs d’instincts, ceux qui anticipent toujours ce qui vient, qui se positionnent avec génie, sont relégués au rôle de «joueur d’utilité». Tatis Jr. fait sauter cette règle. Il résiste, malgré lui, par sa seule existence, à une conception réductrice du baseball qui est en train de tuer ce sport à petit feu.


Peut-être est-il la lueur d’espoir que nous attendions.

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