• Vincent Filteau

Le retour de Cam Newton : gestion de crise en Nouvelle-Angleterre

On sentait le coup venir depuis quelques semaines. Maintenant, c’est fait. Cam Newton est de retour avec les Patriots pour une autre saison. Son niveau de jeu lamentable de la saison dernière, indépendamment du manque de ressources à l’attaque, n’aura pas suffi à convaincre Bill Belichick que Newton n’est plus un quart-arrière digne de la NFL. Pourtant, quelques heures avant le dernier match de la saison 2020 contre les Jets, Adam Schefter avait affirmé que les Patriots n’avaient pas l’intention de renouer avec Newton la saison prochaine. Que s’est-il passé? Comment expliquer ce revirement de situation?


Selon Greg A. Bedard du Boston Sports Journal, Jimmy Garoppolo représentait la priorité absolue de Bill Belichick durant la saison morte. Il s’agit d’une noble intention, mais Belichick pouvait-il croire que les 49ers se départiraient de leur quart-arrière simplement pour rendre l’ascenseur aux Patriots? De plus, selon les échos venant de Foxborough, Belichick souhaitait demander à Garoppolo d’accepter une réduction de salaire pour être son quart-arrière. Au nom de quoi? Pour une équipe sans receveur de qualité, sans véritable ailier rapproché #1? Belichick a négligé l’attaque depuis des années au repêchage et c’est Jimmy Garoppolo – après Tom Brady – qui devait payer la note? Garoppolo possède une clause de non-échange dans son contrat. Sachant que Belichick exigerait une baisse de salaire de sa part, il aurait très bien pu s’en servir pour empêcher la transaction de se concrétiser.



Adam Schefter a beau nous dire que le contrat de Cam Newton (5M$ de base, 3.5M$ garantis, 14M$ avec récompenses atteintes) n’empêche pas les Patriots d’obtenir un autre quart-arrière, personne d’autre ne viendra à Foxborough. Belichick n’a pas préparé l’après-Tom Brady. La preuve : il a signé Cam Newton au mois de juin 2020, pour ne jamais confier un seul départ à Jarret Stidham au cours d’une campagne qui s’était transformée en cause perdue au début du mois de décembre. Ce refus obstiné est révélateur de l’évaluation des Patriots au sujet de Stidham : il n’a jamais été un candidat sérieux pour remplacer Tom Brady. Après avoir échangé Garoppolo en 2017, si son intention était d’opérer impérativement une transition trois ans plus tard, Belichick devait trouver une meilleure option que Jarret Stidham. Il ne l’a pas fait et en paye maintenant le prix. Il doit croiser les doigts et espérer que les 49ers reçoivent Sam Darnold des Jets, si ces derniers décident de repêcher un quart-arrière. Plusieurs astres doivent s’aligner pour que le vent tourne en faveur de Belichick. Ces vaines espérances témoignent de l’abîme dans lequel se trouvent désormais les Patriots. Ils n’ont rien devant eux à la position de quart-arrière, rien.


Avec 58M$ de disponible sur la masse salariale, on peut certainement s’attendre à ce que Belichick améliore le noyau de receveurs des Patriots, en plus d’ajouter possiblement comme Hunter Henry, sinon Jonnu Smith ou Gerald Everett, qui représenteraient des options moins coûteuses à la position d’ailier rapproché. À ce titre, il ne serait pas surprenant que les Patriots terminent la saison 2021 avec une fiche similaire à celle de l’an dernier. Ils pourraient même espérer obtenir une fiche gagnante de 9-8 (les fiches de .500 n’existent plus avec le nouveau format de 17 rencontres). Le génie défensif de Belichick – et la qualité du jeu des unités spéciales – permettra aux Patriots de disputer des matchs serrés et de remporter des victoires improbables. Une participation aux éliminatoires relèverait d’un miracle, mais terminer avec le 20e rang au repêchage en 2022 représente une véritable possibilité. Belichick ne laissera jamais les Patriots terminer dans les bas-fonds de la NFL. Hors de question d’obtenir choix dans le top-5 du repêchage qui leur permettraient de repêcher leur prochain quart-arrière de franchise. De plus, le record de victoire de Don Shula est encore à la portée de Belichick avec une équipe compétitive.


Le prochain grand quart-arrière des Patriots viendra vraisemblablement après l’ère-Belichick. Toutefois, restera-t-il en Nouvelle-Angleterre pour la majorité de sa carrière? Les Krafts –Robert et Jonathan – se sont fait un plaisir de répéter pendant des années qu’ils obéissaient fermement au principe que le quart-arrière ne doit pas mobiliser plus de 12-13$ de la masse salariale des Patriots. Avec un plafond salarial de 200M$, ceci représente approximativement 26M$ par saison. Si on tient compte du marché des quart-arrières des années 2020, il est impensable de signer un contrat à long terme avec un quart-arrière élite à ce montant. Ce principe cardinal des Kraft dans leur façon de bâtir une équipe les forcera à passer éternellement d’un quart-arrière de transition à un autre. La stabilité à cette position est aussi importante que celle à la fonction d’entraîneur-chef. Ce sont les Patriots eux-mêmes qui nous ont appris cette vérité mieux que quiconque au cours des 20 dernières années.


Il n’est pas question de s’improviser prophète de malheur ni d’affirmer que les Patriots ne retrouveront jamais les chemins de l’honneur. Toutefois, l’état lamentable de leur franchise est le résultat de leurs principes financiers. Comme le rappelait Mark Sando de The Athletic en novembre 2020, au cours des 5 dernières années, en plus d’avoir connu des repêchages atroces, les Patriots ont été l’organisation avec le moins de dépenses effectives dans l’ensemble de la NFL. Si nous avons longtemps célébré – avec raison –la gestion responsable du plafond salarial des Patriots, il est légitime de se demander si elle est en phase avec le marché de la NFL des années 2020. Bill Belichick et les Krafts ont réussi à convaincre des agents libres et des joueurs de l’organisation d’accepter des contrats avec une valeur inférieure à celle du marché parce qu’ils possédaient le meilleur attrait pour le faire: Tom Brady. Ce sont maintenant les Buccaneers qui jouissent de ce privilège.


La raison pour laquelle les Patriots ont rapatrié Cam Newton est fort simple : acquérir Jimmy Garoppolo s'est avéré plus difficile que prévu et ils ne pouvaient se permettre d’amorcer la période de maraudage (elle commence lundi) sans quart-arrière. Ils avaient besoin d'un hameçon. Les receveurs et les ailiers rapprochés disponibles sur le marché des joueurs autonomes voudront savoir qui leur lancera le ballon au Gillette Stadium en 2021. La réputation de Cam Newton le coéquipier est excellente et son aura de Madden 15 existe encore pour certains joueurs qui ont grandi en admirant le quart-arrière des Tigers d’Auburn. C’est le pari marketing qu’ont fait les Patriots aujourd’hui en forçant le retour du quart-arrière que leurs partisans redoutaient tant.


Et si les choses ne se déroulent pas comme prévues encore une fois, que feront-ils ? Quel est le plan de Belichick s’il se casse les dents avec les agents libres qu’il convoite? Revivre la saison 2020 en toute impuissance? Quelqu’un devra lui rappeler que la lente déchéance des Patriots incombe à sa responsabilité de directeur-général. Autrement, Tom Brady se chargera de le faire, par ses actes sur le terrain, lors de son passage à Foxborough dans quelques mois.

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