• Kevin Dover-Green

Les Steelers de 2020 sont les Patriots de 2019

Les Steelers de Pittsburgh et les Patriots de la Nouvelle-Angleterre sont deux franchises qui se ressemblent à bien des égards. C’est d’abord six conquêtes du Superbowl de chaque côté – à égalité au sommet dans l’histoire de la NFL. On parle de deux marques de commerce bien respectées dans le monde du sport. Mais les ressemblances entre les deux programmes ne s’arrêtent pas là. À Pittsburgh autant qu’en Nouvelle-Angleterre, on y retrouve une véritable culture gagnante. Comme dirait Mike Tomlin, « The Standard is the Standard. ». Et comme dirait Bill Belichick, « Do your job. ».


Une culture gagnante, c’est d’abord et avant tout un propriétaire prêt à faire tout ce qu'il faut pour aider son équipe à connaître du succès. Les Steelers ont les Rooney, les Patriots ont Robert Kraft. Puis, il y a les entraîneurs-chef. Ils ont plus d'influence sur le résultat d'un match que tout autre entraîneur, tous sports confondus. Ils dictent littéralement ce que font leurs joueurs à chaque coup de sifflet et ils doivent continuellement prendre des décisions importantes en temps réel, en plus de gérer le cadran de jeu. Les Steelers ont Mike Tomlin, les Patriots ont Bill Belichick. Finalement, les quarts-arrière sont souvent les leaders de l’équipe. Ils sont responsables du choix de jeu en mode tempo rapide et par-dessus tout, ils touchent le ballon sur presque tous les jeux offensifs. Les Steelers ont Ben Roethlisberger, les Patriots… avaient Tom Brady.


Pour ainsi dire, on pourrait comparer ces deux concessions à la prestigieuse Université d’Harvard qui campe en première position du classement des meilleures facultés au monde depuis dix-sept ans. Les universités sont classées selon différents critères, dont le nombre d'anciens élèves devenus prix Nobel, le nombre de chercheurs cités comme références ou encore le nombre d'articles ayant été publiés dans les revues scientifiques. Au football, on reconnait les grandes franchises par le statut du propriétaire, par l’expertise de l’entraîneur-chef et par la durabilité du quart-arrière. Les Steelers ont eu seulement trois entraîneurs depuis 1969 : Chuck Noll, Bill Cowher et Mike Tomlin. De plus, ils ont eu deux quart-arrières de franchise quasi successivement en Terry Bradshaw et Ben Roethlisberger. Les Patriots de Bill Belichick et Tom Brady, tant qu’à eux, ont dominés dans la NFL pendant près de deux décennies complètes, remportant six championnats depuis 2002. Puis, il y a ces franchises comme les Browns de Cleveland : 14 entraîneurs-chef et 30 quart-arrières partants depuis 1999.


La saison 2019, l’an dernier, marquait néanmoins le début de la fin pour les Patriots tels que nous les avons connus. L’ailier rapproché étoile Rob Gronkowski venait d’annoncer (temporairement) sa retraite, le receveur vedette Antonio Brown n’a disputé qu’un seul match en Nouvelle-Angleterre malgré une belle première impression et on pouvait ni plus ni moins sentir que Tom Brady était sur le déclin, terminant la saison avec un coefficient d’efficacité de 88.0 – son plus bas depuis 2013. Cette saison, un autre grand quart-arrière connait également son pire rendement depuis 2013 et il s’agit de Ben Roethlisberger. Dans les faits, il y a un réel parallèle à faire entre les Patriots de 2019 et les Steelers de 2020. Autant les encense-t-on pour ce qu’elles ont été, autant peut-on suggérer que ces deux franchises allaient, tôt ou tard, être condamnées à la même fatalité.


En 2019, les Patriots ont débuté la saison avec une fiche parfaite de 8 victoires en autant de matchs. Puis, deux semaines après leur premier et cuisant revers contre les Ravens de Baltimore, les choses se compliquent : la troupe de Bill Belichick l’emporte d’arrache-pied 13-9 contre les Cowboys de Dallas, avant de perdre un deuxième match la semaine suivante contre les Texans de Houston. Puis, à leur dernier match de la saison régulière, c’est la consternation : les Patriots perdent, à domicile, contre les Dolphins de Miami. Cette défaite crève-cœur – une quatrième en huit matchs – aura été lourde de conséquences puisque les Patriots ont dû renoncer au 2e rang au classement dans la AFC et ainsi faire une croix sur la semaine de repos (bye week). Ils se sont ultimement inclinés au premier tour des éliminatoires contre les Titans du Tennessee. La fin de match semblait tout droit sortie d’Hollywood, alors que l’élimination des Patriots s’est officialisée sur une interception de Tom Brady retournée par Logan Ryan, son ancien coéquipier, pour un touché défensif des Titans. On ne le savait pas encore, mais il s’agissait de la toute dernière passe tentée par Tom Brady avec les Patriots. Drama.


Curieusement, on constate à peu près le même pattern cette année à Pittsburgh. Cette saison, les Steelers ont gagné leurs 11 premiers matchs, sans toutefois nous offrir de performances convaincantes. Les Steelers ont mal paru à plusieurs occasions contre des adversaires inférieurs, notamment contre des Cowboys menés par Garrett Gilbert et contre des Ravens décimés par des cas positifs de covid. Ce qui devait arriver, néanmoins, arriva : les Steelers ont perdu un premier match, puis un deuxième et un troisième. Ce n’est pas pour autant les trois défaites consécutives qui sont embarrassantes, mais la façon dont Pittsburgh a perdu et contre qui ces défaites sont survenues. Si la défaite contre les Bills à Buffalo est excusable, les Steelers n’auraient jamais dû perdre contre Washington et encore moins à Cincinnati.


À l’image des Patriots, les Steelers ne nous ont pas offert de victoires signatures contre de gros adversaires, le genre de performance qui aurait pu consolider leur titre d’aspirants. Comme les Patriots, les Steelers étaient invaincus jusqu’à ce qu’ils soient exposés au grand jour, d’où les choses se sont corsées. Peu à peu, les équipes adverses ont su exploités ces lacunes qui n’étaient plus un secret pour personne. De mi-septembre à mi-octobre, James Conner a connu trois matchs de plus de 100 verges au sol alors que Benny Snell Jr. a couru pour 113 verges contre les Giants. Mais depuis le mois de novembre, Conner et Snell ont excédé le plateau des 80 verges par la course qu’à une seule occasion respectivement. Les Steelers ont littéralement abandonné le jeu au sol; ils n’essaient même plus. Au lieu, on demande à un Ben Roethlisberger âgé de 38 ans et opéré au coude de lancer 50 fois par match à un groupe de receveurs qui mène la NFL pour les ballons échappés.


Un peu à l’image des Patriots qui n’ont su remplacer adéquatement Gronkowski dans le jeu aérien l’an dernier, les Steelers ont manqué à établir un jeu au sol efficace depuis le départ de Le’Veon Bell. Depuis, le jeu au sol de Pittsburgh s’est classé au 31e rang en 2018 et au 29e rang en 2019 dans la NFL. Les Steelers se situent présentement au 29e rang à ce stade-ci cette saison. Il s’agissait également d’une sphère du jeu négligeable chez les Patriots en 2019. À titre comparatif, aucun joueur des Patriots n’a porté le ballon pour 100 verges ou plus la saison passée, tandis que seul le vétéran Julian Edelman a éclipsé le plateau des 100 verges par la voie des airs dans un match, chose qu’il a fait à trois reprises. Jusqu’ici, les Steelers ont aussi que trois matchs dans lesquels un receveur a récolté un minimum de 100 verges. Roethlisberger, pour sa part, est beaucoup moins précis qu’en début de campagne. À ces deux derniers départs, le quart-arrière vétéran a enregistré des coefficients d’efficacité lamentables de 65.9 et 62.4. Il avait pourtant maintenu un score minimum de 100.0 à quatre de ses cinq premiers matchs pour débuter la saison.


Finalement, Roethlisberger a lancé 6 interceptions à ses cinq derniers départs, contre seulement 4 passes interceptées à ses 10 premiers matchs. Ce fut sensiblement le même constat pour Tom Brady la saison dernière. Il avait maintenu un coefficient d’efficacité moyen de 96.5 à ses huit premiers départs, contre un score moyen de 81.7 en deuxième moitié de saison. En éliminatoires contre les Titans, Brady a été exécrable avec une moyenne de passe complétées de 54.1%, aucun touché par la passe et une interception retournée pour un touché. Le jeu au sol des Patriots a été fidèle à ses habitudes et le demi-offensif Sony Michel n’a obtenu que 61 verges par la course.


Le sort qui attendait les Patriots au premier tour des séries éliminatoires l’an dernier pourrait être le même qui attend les Steelers dans plus ou moins deux semaines. Un jeu au sol inexistant, un quart-arrière vieillissant sur qui on repose beaucoup trop, un groupe de receveurs inexpérimentés et une attaque qui, dans l’ensemble, n’est ni dynamique, ni innovatrice. Ce sont là toutes des lacunes communes des Patriots de 2019 et des Steelers de 2020 : deux équipes moins bonnes que leurs fiches invaincues et qui ont finalement été exposées pour ce qu’elles étaient vraiment, soit une équipe surestimée et dépassée.