• Vincent Filteau

Que faire avec Aaron Rodgers?

Comme le veut la phrase désormais célèbre de Karl Marx, «l’Histoire se répète toujours deux fois : la première fois comme tragédie, la deuxième comme farce». C’est assurément avec un sentiment de répétition que les amateurs de la NFL ont accueilli la sélection de Jordan Love par les Packers au 26e rang – après s’être hissé de 4 positions par la voie d’une transaction – lors du dernier repêchage. 15 ans plus tôt, ils annonçaient que l’ère Brett Favre tirait à sa fin en repêchant Aaron Rodgers au 24 e rang. Le reste appartient à la tragédie de Fravre : le ressentiment envers Ted Thompson exprimé publiquement, le cirque de sa retraite, ses déplacements en limousine et son vestiaire privé avec les Jets, son retour avec les Vikings. Cette descente dans les enfers de l’égotisme s’est avérée une véritable tragédie, entachant à jamais l’héritage de Favre les Packers, qui peinent encore à obtenir le pardon des Cheeseheads.


Le moins qu’on puisse dire de tout cela, malgré la part tragique de cette rupture légendaire, c’est qu’elle a motivé Favre à se surpasser sur le terrain. Entre 2007 et 2009, il s’est retrouvé au Pro Bowl, particulièrement lors de son avant-dernière dernière saison avec les Vikings (33 TD -7 INT), alors que Favre a connu possiblement la meilleure saison de sa carrière en termes de prudence avec le ballon et de précision de ses passes, avec son plus bas pourcentage d’interceptions jamais enregistrés (1.3% en 2009 | moyenne en carrière : 3.3%) . Mais tout cela s’est passé dans un autre uniforme que celui des Packers.


Et c’est ce qui nous mène à la deuxième répétition de l’Histoire des Packers : celle de la farce, plus précisément le 23 avril 2020, le soir où les Packers ont envoyé un message clair à Aaron Rodgers : ton temps à Green Bay achève. Cette décision n’est pas venue de nulle part. Elle s’inscrit dans cette tension qui existe entre Rodgers et l’entraîneur-chef Matt Lafleur depuis l’arrivée de ce dernier en 2019. Dès ses premiers jours dans l’organisation, Lafleur avait exprimé sa volonté de transformer le système des Packers – et d’introduire une philosophie offensive davantage orientée sur le jeu au sol, comme on le voyait avec la Go!Go! Offense de Kyle Shanahan avec les 49ers. Rodgers n’avait pas tardé à manifester son mécontentement à ce sujet : «J’ignore s’il le sait, mais en se tournant vers le jeu au sol, il se privera d’une expérience et d’habiletés que personne d’autre ne possède dans la ligue, les miennes. Ce que je fais, personne n’autre ne peut le faire» (traduction de l’auteur).


Depuis, Aaron Rodgers n’a cessé d’accumuler les déclarations grotesques et arrogantes, nous faisant comprendre que l’Histoire des Packers se répète décidément sous le mode de la farce avec lui. En entrevue au Dan Patrick Show cette semaine, Rodgers s’est fait plaisir en racontant de manière passive-agressive (son ton habituel) les détails de sa soirée du 23 avril, quand il a vu en direct, comme nous tous, les Packers transigé avec les Dolphins de Miami pour s’assurer le 26 e rang et la possibilité de mettre la main sur leur prochain quart-arrière. C’est bien connu, Aaron Rodgers aime bien montré aux autres qu’il est un homme raffiné, qu’il ne boit que des scotchs et des bourbons de grand crus. Il n’est pas un Hillbilly du Mississippi comme Brett Favre ; la Bud Light, ce n’est pas pour lui. Or, le soir du repêchage, comme il l’a confié à Dan Patrick, Rodgers est tombé durement dans la Tequila, comme un étudiant trop vieux du Spring Break, cuvant sa tristesse devant l’impuissance du temps qui passe, de la fin des Golden Days.


Si cette tranche de vie est en réalité insignifiante, ce qui nous intéresse ici, c’est le manque de pudeur d’Aaron Rodgers face à son égo constamment meurtri par les aléas de l’existence humaine. Il faut dire que les médias de masse américains aiment emmener les athlètes sur le terrain des confidences et des effusions émotives – et personne n’aime plus ce lieu qu’Aaron Rodgers lui-même. Ceux qui ont vu le documentaire Brett Favre’s Returns, au sujet du retour de Favre à Green Bay en 2015 qui s’est conclu par une cérémonie d’hommage et le retrait de son numéro par les Packers, ont vu que la blessure narcissique de Rodgers était encore bien vive des années plus tard. «Tout cela m’aidera à guérir de ce que j’ai vécu avec Brett. J’ai beaucoup souffert de la façon dont il m’a traité. L’eau a coulé sur les ponts depuis, mais j’ai encore mal.»


Cette faiblesse d’esprit du quart-arrière des Packers, cette susceptibilité explosive, représentent probablement le point d’ancrage de sa légende : celle du quart-arrière le plus talentueux de l’histoire de la NFL, qui n’a gagné qu’un seul Super Bowl. Comme tous les narcissiques, Aaron Rodgers se console de cette réalité à partir d’un récit compensatoire. Cette semaine, c’était le temps des confessions pour Aaron Rodgers. De passage chez Pat McAfee, il analysait en profondeur les raisons qui l’ont privé d’au moins deux titres de MVP supplémentaires, tout en profitant du moment pour se déclarer le meilleur passeur de tous les temps de la NFL (the best thrower of the football, pour reprendre ses mots exacts).


Les amateurs de la NBA, particulièrement les aficionados de LeBron James, ont l’habitude de ce genre de déclarations amoureuses envers soi-même, mais jusqu’à tout récemment, elles n’étaient pas les bienvenues dans la NFL. On pouvait bien le pardonner à un Jerry Rice, mais de la part d’un quart-arrière des Packers, c’est autre chose. Aaron Rodgers semble oublié souvent les traditions rattachées à l’uniforme vert forêt qu’il se doit d’honorer. Parmi celles-ci on retrouve l’humilité militaire de Vince Lombardi et de Jerry Kramer, qui ont fait de cette valeur cardinale le principe de leur vie. Il n’est pas question de faire la morale à Aaron Rodgers, mais bien de souligner le fait que l’attitude générale de ce dernier représente une rupture significative dans la culture sportive de Green Bay, l’équipe du peuple et des gens ordinaires et humbles. Évidemment, ne soyons pas naïfs, les Packers n’ont pas repêché Jordan Love pour se réclamer de la vertu lombardienne, mais par prévoyance devant le déclin inévitable de Rodgers d’ici quelques années – et peut-être parce qu’ils en ont marre de ses doléances de divas et ses déclarations passives-agressives aux journalistes.


Si Aaron Rodgers est dans la course, à juste titre (il est le meilleur QB de la NFL cette année | Note PFF : 94.9), pour le MVP en 2020, sa performance d’hier soir face aux Panthers donne raison à Matt LaFleur : parfois, les Packers auront besoin du jeu au sol pour remporter des matchs – même Rodgers, encore très mobile à son âge, pourra y contribuer. Et c’est exactement ce qui s’est produit hier. Ce qui pourrait inciter l’organisation des Packers à anticiper l’avenir au-delà de la saison 2021 (penser à 2022) et de confier le dernier départ de la saison à Jordan Love, si Green Bay s’assure le premier rang de la NFC, avec une victoire contre les Titans la semaine prochaine. Même si Love se montre convainquant contre les Bears, par exemple, on peut certainement s’attendre à voir Aaron Rodgers de retour en 2021 comme partant, surtout si ce dernier remporte un troisième titre de MVP et conduit les Packers à un Super Bowl cette année. Mais que faire en 2022, alors que Jordan Love entamera sa troisième année de contrat? Contrairement à Jimmy Garoppolo avec les Patriots, Jordan Love est un choix de première ronde. Ce qui signifie qu’il représente une priorité pour les Packers, un investissement considérable.


En préparant l’après-Rodgers (de manière peut-être trop hâtive), les Packers se sont placés eux-mêmes dans une position fort gênante : celle de devoir échanger le meilleur quart-arrière de leur histoire – à moins qu’ils acceptent consciemment d’avoir gaspillé un choix de première ronde et de poursuivre avec Aaron Rodgers, s’il ne baisse pas de régime d’ici deux ans. Toute cette histoire prend déjà l’aspect d’une farce, sous le mode du qui rira bien le dernier.

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